Entretien d’Iren Mihaylova, co-fondatrice de Peau Électrique, par Grégory Rateau
- peaueleclabo
- 21 nov.
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Dernière mise à jour : 22 nov.

Iren Mihaylova est peintre, musicienne et poète. Née en Bulgarie, elle vit et crée en France, où elle tisse un lien intime entre image, son et langage. Son nouveau recueil, Depuis ma chère disparition (L’Échappée belle éditions, 2025, lauréat du prix de poésie Maurice Magre de l’académie de Languedoc), explore la perte, la mémoire et la lumière à travers une voix habitée par le souffle du deuil et la renaissance.
GR : Ton recueil Depuis ma chère disparition s’ouvre sur une traversée intime de la perte.
Comment cette écriture du deuil est-elle née, et en quoi le journal Travail sur le deuil, illustré par les encres bleues de Camille Sauton (Peau Electrique, 2025), que tu as récemment publié, prolonge-t-il cette exploration ?

IM : Bonjour, Grégory, merci pour cette question. Oui, mes 13 livres explorent la traversée intime de la perte, sujet sur lequel je me suis penchée depuis 2019 de façon active. L’idée était de créer dans une multitude de formes : poésie expérimentale, néo-lyrique, poésie-partition, roman, nouvelle, novella, récit, journal, essais, etc. J’ai écrit et publié dans tous ces genres, en essayant de m’approcher au plus près d’une expérience unique et authentique de la traversée du deuil dans toute sa complexité et ambivalence, entre ombre et lumière, perte et renaissance. L’écriture de et dans l’intériorité est par ailleurs ce qui me préoccupe constamment dans ce travail et j’ai élargi la question à la peinture et à la musique car je suis par ailleurs pianiste et j’ai choisi un répertoire romantique qui est très apte à accompagner ces mouvements en poésie lorsque je travaille avec des poètes dont je mets le travail en musique. Plus particulièrement, cette création autour du deuil est née d’une nécessité profonde de dire la traversée des ténèbres à travers soi pour porter cette expérience universelle aux yeux des autres, l’inscrire dans une commune recherche de sens, importante pour tous les artistes et êtres qui sont en recherche de vérité sur l’intime. Il fallait aussi passer par là pour arriver à la peinture et revenir à la musique, la source et le cœur de ma création, d’où tout vient et où tout pulse, au rythme des consolations comme je dis. Mon journal de création Travail sur le deuil, illustré par la série « les Humains aquatiques », des dessins de l’encre bleue de Chine, réalisés par la plasticienne Camille Sauton, poursuit cette démarche. Il s’agit d’un journal d’écriture qui explore les difficultés dans l’écriture de l’intériorité et met en lumière mon chemin d’exploration de la création dans un langage poétique et essayiste. Le journal est accompagné par un objet sonore dans lequel nous avons mis en musique des extraits du texte lus par Camille Sauton et Damien Paisant. La musique est faite de mes compositions au piano, issues de Pièces lyriques, un court opus de morceaux de piano pour les jeunes et mes interprétations sur le piano des Consolations I et II de Franz Liszt, des morceaux extrêmement exigeants et riches que le lecteur pourra bientôt découvrir aussi lors d’une émission sur l’Ephémère (radio FMair) en 2026. Ce journal, paru sous forme de « Revulivre » chez Peau Electrique, que j’ai fondé et co-dirige avec le poète et comédien Damien Paisant, est aussi la suite de mon roman Anima (Sans crispation éditions, 2025). L’écriture de ce roman s’est étalée sur une période de dix ans, où beaucoup de recherches en musique, en littérature expérimentale et en psychanalyse ont été nécessaire afin de mener à bien ce projet colossal, sous forme de fiction. Le roman retrace le chemin de Boris – jeune écrivain qui rêve d’écrire mais pense ne jamais y parvenir. C’est bien l’écriture d’un journal de deuil et la reviviscence sous forme de rêve, de rêveries, d’hallucinations, de récit mythique, mettant en action les personnages stéréotypes d’Anima et d’Animus (composantes féminine et masculine de l’âme en constante tension, selon la théorie de Carl Gustav Jung) et de folie que cette multiple traversée s’effectue.
GR : Le titre même, Depuis ma chère disparition, semble convoquer à la fois l’absence et la survivance. Quelle place donne-tu à la mémoire dans ton travail poétique ?
IM : Alors, d’une certaine façon, oui. La question a été largement explorée par la poétesse et critique Jennifer Grousselas qui aborde le sujet dans un article paru chez Esprit. Comme elle le dit à raison, le titre Depuis ma chère disparition évoque d’abord un lieu, un topos, qui est la disparition même. C’est à partir de cet endroit-là que le Je lyrique s’adresse au lecteur et que le lecteur s’adresse à lui, ou à elle. Le poète disparait, au sens mallarméen, figuratif, mais aussi au sens premier, c’est aussi qu’il est parti en eaux profondes, en exploration interne, en navigation intérieure. Paradoxalement, le lieu de la disparition se présente aussi comme point d’encrage (néolog.), de pivot, d’où association que tu nommes, à juste titre, entre absence et survivance. La place de la mémoire, que j’ai particulièrement explorée dans mon recueil Ciel de ma mémoire (L’Appeau’Strophe éditions, 2024) a cela en particulier, qu’elle évoque les traces mnésiques de l’expérience subjective, ainsi que « les trous de la mémoire », d’où en fin de compte la lumière surgit : « dans les trous de ma mémoire, il y avait toujours une envolée d’hier ». Cette lumière vient du passé et n’est accessible qu’en revisitant l’intériorité à travers un voyage de la pensée qui ramène ailleurs, qui est aussi le Je. Pour revenir chez soi, en terre natale qui n’est pas un lieu géographique mais plutôt une sensation de complétude, de finitude, de réparation des trous en question, qui sont eux un symbole composite et multiple : tantôt des énigmes, tantôt des abîmes qui traquent, comme des yeux qui guettent des profondeurs, une image de l’emprise et de l’engloutissement mais aussi un signe d’inconnu et de nouveaux chemins d’exploration.
GR : On sent dans tes textes une présence forte de la maison, de l’enfance, de la filiation. Est-ce une manière de revenir vers ton père, ou d’habiter autrement la perte ?
IM : Alors, je pense que l’écriture du deuil est une façon de survivre à la perte dans un premier temps car il n’est pas possible de l’habiter. Il s’agit de construire une maison intérieure, sans murs, ni plafonds comme je dis parfois dans ma poésie, de vastes espaces, plus vastes que la perte, pour respirer. Ce n’est qu’au prix de cette séparation d’avec la douleur que l’on peut trouver un chemin en arrière, donc vers l’avant. La filiation est parfois la non-filiation et la destruction du langage de la filiation, donc du langage du commun et de l’emprise de l’ordinaire. C’est la raison pour laquelle j’ai choisi le français et pas le bulgare pour en faire ma maison, où je me suis logée lorsque toute porte était fermée et tout abri impossible. Il fallait une langue pour bâtir une maison. Cela a pris des années, comme pour construire une cathédrale en pierres solides, pour lui inscrire les symboles et l’histoire à recréer. Et au cœur de cette cathédrale qui est le poème comme dirait Hans Arps, j’ai logé la musique. De là, j’ai revisité l’enfance, oui, mais pas seulement, une enfance même qui n’a jamais existé, que j’ai encore à trouver, à bâtir ou à ressuscité de ses ombres « en Or » (Tires les ombres, Sans crispation éditions, 2023). Pour habiter la perte – non – mais pour en sortir, pour habiter ailleurs.
GR : Tu es née en Bulgarie, mais tu écris en français. Pourquoi ce choix de langue ? Est-ce une manière de te déplacer intérieurement, ou de te rapprocher d’une autre forme de vérité poétique ?
IM : Oui, bien sûr, trouver son sanctuaire intime, son chez soi chez soi, n’est possible qu’en se déplaçant ailleurs. Ailleurs, c’est devenu ma seule maison possible. L’endroit où je crée, depuis cette disparition en question, est un endroit d’infini plaisir et de jouissance créative, cela n’aurait jamais été possible en m’inscrivant dans une langue prison qui est la langue natale pour moi.
GR : Tu as fondé en décembre 2023 la revue et espace de création contemporaine Peau Électrique avec ton compagnon, le poète et acteur Damien Paisant. Quelle vision commune vous a poussés à créer cet espace, et que souhaites-tu y faire entendre ou voir émerger ?
IM : Ce qui nous lie profondément avec Damien est une curiosité accrue et une écoute profonde de l’intériorité. Il aurait fait un excellent psychanalyste, il est vraiment né pour cela mais il a voulu utiliser ce don ailleurs. Nous avons créé une revue et un espace de création contemporaine, un lieu d’expositions, de rencontres, de récitals, de concerts, où nos artistes habitent et nous habitons avec eux, un espace d’infini et qui ne cesse de s’épanouir. Nous avons voulu prêter l’oreille ensemble, avec tous ceux qui cherchent désespérément, et avec une exigence assidue, le langage de l’intériorité sous tous ses formes artistiques, pour dire, pour toucher, pour bouleverser, pour comprendre, pour réunir, pour détruire et sans cesse reconstruire à nouveau. Nous aimons les artistes qui ne craignent pas de se jeter corps et âme dans les périls de la création quitte à s’y perdre. J’encourage et accompagne beaucoup d’artistes, de poètes et de plasticiens surtout et je suis fière de les voir s’épanouir au-delà de notre projet, ressourcés de cette expérience qui leur a donné la possibilité de réaliser leur désir. Peau Electrique, comme l’indique son titre, est un organisme vivant, qui s’étend et qui vibre, qui pulse, qui frémit et qui ne peut pas rester insensible. C’est peut-être notre peau psychique, à moi et à Damien, à tous nos artistes, et je suis profondément reconnaissante d’avoir trouvé ce refuge, surtout de pouvoir l’offrir.
GR : Plusieurs de tes livres associent peinture et poésie. Pourquoi ce dialogue entre les arts t’est-il essentiel ? Penses-tu qu’il permette de dire ce que le langage seul ne peut pas contenir ?
IM : Oui, je pense que ce dialogue est essentiel, mais pas seulement entre poésie et arts plastique mais aussi entre musique et arts plastiques, poésie et musique. Je pense que la musique est la mieux armée pour me permettre de m’exprimer pleinement mais la peinture a quelque chose de très particulier en soi, dans ce qu’elle n’a pour moi aucune barrière limitante et est pleinement expressive. Je pense que la plus pure création, la plus spontanée et qui manque de biais est celle dans la peinture contemporaine. Le langage ne peut pas englober cet espace, il est trop pollué par les codes du langage même. Ce problème existe et est très profond dans l’apprentissage de la musique. On ne peut pas écrire, ni faire de la musique sans obéir à une multitude de règles. La peinture est un médium qui peut non seulement exister mais parfois uniquement exister car elle est en dehors de tout cadre.
GR : Ton univers poétique évoque souvent la lumière, le souffle, la disparition. Peindre et écrire te permettent-ils de réapprendre la respiration, comme tu l’écris dans l’un de tes poèmes ?
IM : C’est une belle question, oui, je le pense et j’ajouterais aussi le fait de jouer et d’apprendre de la musique et sur la musique. Non seulement la musique me réapprend à respirer, elle m’apprend à respirer tout court, comme si sans elle je n’étais pas encore née ou j’étais déjà morte. Elle m’apprend surtout à vivre au rythme du cœur. Ni peinture, ni écriture ne peuvent me procurer le sentiment de sens et d’appartenance que je retrouve dans la musique tous les jours en jouant du piano. Je dis bien retrouver car c’est une disparition à convoquer sans cesse au titre d’une lumière de la mémoire d’un passé glorieux qui est perdu pour toujours. Il ne reste qu’à réapprendre la respiration, la lente respiration que l’on connait dans ces moments de paix où on a oublié temporairement l’exigence du désir, du besoin et de la douleur, le regard tourné vers l’intérieur, pour contempler le ciel de la mémoire comme dirait Proust qui lui aussi était poète.
GR : Tu travailles ou as travaillé aussi avec d’autres artistes, comme Nathalie Straseele pour Navigation intérieure ou Sarah Mostrel pour Là ou repoussent les vieilles roses. Qu’est-ce que la collaboration t’apporte dans ton processus créatif ?
IM : Ce qui a été extrêmement porteur dans le travail de penture en collaboration est la stimulation intense et profonde de peindre dans son propre espace sous le regard d’un peintre dont on estime le travail dans un projet commun. Je pense qu’il n’y a pas eu plus décisif pour mon style que d’avoir cette dynamique riche et exigeante qui peut ouvrir des portes inconnues.
GR : Enfin, ton œuvre semble habitée par un questionnement sur l’origine et le retour. Si tu devais définir ce que signifie “rentrer chez soi” après la perte, que dirais-tu aujourd’hui ?
IM : Je pense que j’ai déjà évoqué la question plus haut mais c’est sans doute le sentiment que revisiter les lieux de la mémoire les transforme durablement. Rentrer chez soi ne serait qu’à chaque fois se retrouver dans un lieu que l’on méconnait ou qu’on reconnait sans connaitre. Motif que j’évoque dans le recueil Depuis ma chère disparition. La question est même plus complexe car la nostalgie que cette perte perpétuelle provoque est même un sentiment impossible car en perpétuelle dissolution. L’image qui saura le mieux représenter ce sentiment, serait un arbre de vie au milieu du chemin qui demeure droit mais cela ne veut pas dire qu’il est inchangé. Rentrer chez soi pour moi est une quête perdue à jamais, mais dont il faut assumer les conséquences, soigner les racines, là où l’horizon natal n’est qu’une chimère à recréer. Pour pouvoir se perdre et se trouver à nouveau.
Lien vers la discographie de musique et poèmes mis en musique d’Iren Mihaylova : https://soundcloud.com/feed ;
Lien vers son portfolio artistique : https://irenmihaylovapoete.wixsite.com/irenmihaylova

Iren Mihaylova est une poétesse, romancière, peintre, pianiste-interprète, psychanalyste et psychologue clinicienne qui demeure et travaille à Paris.
Elle écrit en français et en bulgare et traduit des poètes bulgares en français.
Elle est cocréatrice, éditrice et illustratrice de la revue et espace de création contemporaine Peau Electrique. Elle est l’autrice de 13 livres (dont roman, poésie, journal d’écriture, essais).
Elle est lauréate du Prix de Poésie Maurice Marge de l’Académie de Languedoc 2025 pour le recueil Depuis ma chère disparition.
Bibliographie :
- Tirer les ombres, recueil de poésie, Sans crispation éditions, 2023 ;
- En tirant les ombres, recueil de poésie, Bibliothèque Bulgarie, 2024 ;
- Sans fond de lumière, recueil de poésie, Encres vives éditions, 2024 ;
- Lumineux désastres, poésie d’Iren Mihaylova et de Damien Paisant (Peau Électrique, 2024) ;
- Ciel de ma mémoire, recueil de poésie, L’Appeau’Strophe éditions, lauréat du concours de 2024 ;
- Paraboles sur le cœur, livre d’art et de poésie, Les bonnes feuilles, lauréat de concours, 2024 ;
- Depuis ma chère disparition, recueil de poésie, L’Echappée belle édition, 2025 ;
- Navigation intérieure, livre d’art et de pensées poétiques, Iren Mihaylova et Nathalie Straseele, 2025 ;
- Anima (Lettres à mon Autre), roman, Sans crispation éditions, 2025 ;
- Travail sur le deuil, journal d’écriture illustré par Nathalie Straseele, Peau Électrique, 2025 ;
- Ombre d’une Promesse, recueil de poésie, dans Cosmogonie de la perte, 2025 ;
- L’Autre main, suivi par Dialectique d’un vide, essai philosophique et poétique, dans Cosmogonie de la perte, 2026 ;
- Cosmogonie de la Perte, recueil de poésie, Sans crispation éditions, 2026.
En revue : ARPA, Le Journal des poètes, À l’index, L’Intranquille, la forge, Traversées, Phoenix, Les Carnets d’Eucharis, Rien de précis, Revue Henry, Les Haleurs, Florilège, Poésie première, Poetiquetac, Traction-brabant, L’Accent de poche, Nouveaux délits, Fragile, Pro/prose magazine, Oupoli, Souffle inédit, Les cosaques des frontières, Les arbres sont des êtres qui rêvent, etc.


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